Fausto Angelo Coppi : pour l’état-civil, déjà ange et démon ! Toute sa légende, en fait, fut construite sur cette étrange ambivalence. Athlète disharmonieux à pied, esthétiquement irréprochable à vélo, le commis-charcutier de Novi-Ligure, né le 15 septembre 1919 à Castellania, petit village piémontais, cachait une force surnaturelle dans un corps frêle et maladif, et s’il possédait une puissance hors du commun, ses os apparaissaient aussi fragiles que le cristal. Ce monstre d'orgueil mais parangon de gentillesse réinventa le cyclisme, condamnant celui-ci à quitter l’empirisme des pionniers héroïques pour une approche scientifique qui en bouleversa son devenir.
Repéré à l'occasion d'un Tour du Piémont, le jeune Coppi encore conscrit fut engagé au service de Bartali, l'idole nationale, dans le Giro de 1940. Contre toute attente, le "chat efflanqué" donna la leçon au maître, notamment dans les cols dolomitiques, et fit basculer le destin de Gino-le Pieux dans le fatalisme. Entre deux bombardements, sur la piste endommagée du Vigorelli, il battit dans la douleur le record du monde de l'Heure le 7 novembre 1942, couvrant 45 km et 848 m. Chacun comprit alors qu'un champion était né. De retour de captivité, il réapprit son métier et s'aligna au départ de Milan-San Remo 46, la classique adulée des tifosi italiens. Irrésistible dans le Turchino, il lâcha le Français Lucien Teisseire qui atteignit la via Roma en brillant second, mais après 14’ d’une interminable attente. Le Campionissimo venait de matérialiser la distance qui le sépara, une décennie durant, du commun des cyclistes.
Il domina dès lors les pelotons professionnels comme peu de "patrons" surent le faire, à l'exception peut-être d'Eddy Merckx. Irrésistible en montagne, il régna sur cinq Tours d'Italie (40-47-49-52-53) et deux Tours de France (49 et 52), annexa deux Grands Prix des Nations (46-47) et mena à leur terme plus de cinquante échappées solitaires, son envol signifiant dans une désarmante évidence que la course était pliée. Il est rigoureusement exact, comme l’a noté Pierre Chany dans son livre "Les rendez-vous du Cyclisme" (La Table Ronde), « qu'une fois évadé de la meute, Coppi ne fut jamais rejoint par ses poursuivants dans la période comprise entre 1946 et 1954 ! »
Parmi ses morceaux de bravoure, définitivement classés dans l'anthologie de la geste cycliste, trois Milan-San Remo (46-48-49) et cinq Tour de Lombardie dont quatre consécutivement (de 46 à 49 puis 54) pour enflammer l'Italie, la Flèche Wallonne 50 en réponse à Rik Van Steenbergen que le ballet incessant des voitures de presse avait ramené sur la tête de la course un an plus tôt, un Championnat du Monde en surclassement, dans la fournaise de Lugano, en 53, sacre tardif vécu comme la normalisaion d'une situation incongrue, et des victoires sur pistes par dizaines, parmi lesquelles deux titres mondiaux en poursuite, face à de purs spécialistes …
Plus éblouissante encore que son raid en solo dans l'étape-reine Cuneo-Pinerolo du Giro 49, sa démonstration sur les pavés de Paris-Roubaix 50 n'a pas eu d'égale dans l'histoire du vélo. Il se débarrassa quand et où il le voulut du Parisien Maurice Diot et souleva la verve admirative de Jacques Goddet, auteur d'un édito aux accents d'impuissance : « C'était bien la peine de rassembler le Gotha du cyclisme mondial ! […] Tous, tous parurent soudain, lorsque la machine se mit en marche, de pauvres vermisseaux, des rampants soumis à la volonté de leur maître comme l'océan, malgré sa puissance, reste soumis au mouvement de la marée. »
Sa carrière scintilla d'un tel éclat qu'elle en éclipsa longtemps toutes les autres, notamment dans une Italie déboussolée qui égara ses jeunes pousses sur les chemins hasardeux des comparaisons. Car Coppi était unique ! On en oublierait presque les tragiques années de guerre qui retardèrent son éclosion et les trop nombreuses immobilisations sur un lit de douleur qui en perturbèrent la progression linéaire ! Seule ombre au tableau : Fausto ne sut pas s'arrêter ! Ses démêlés extra-conjugaux qui l'amenèrent devant les tribunaux puritains lui coûtèrent sérénité et lucidité. Traînant son aura comme une bouée de sauvetage, il devint, selon le mot terrible de Chany, ce « toquard pitoyable et magnifique » qui ne suivait même plus les pelotons qu'il régentait naguère et il fallut la mort pour soulager ses tifosi de l'insupportable image de sa déchéance.
Son organisme affaibli livra un impossible combat contre les atteintes d'une malaria contractée en Haute-Volta, le Burkina Faso d’aujourd’hui. Des médecins français qui soignaient - et sauvèrent - Geminiani atteint du même mal avaient exhorté leurs collègues transalpins à réviser un premier diagnostic mais s'étaient heurtés à un entêtement criminel. Le 2 janvier 1960, au petit matin, le Campionissimo succombait, vaincu dans sa dernière course. L'un des plus fabuleux champions cyclistes de tous les temps disparaissait ; le mythe qu'il avait forgé s’ouvrait, lui, à l'Eternité.
Jean-Pierre Marcuola |